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Le coronavirus frappe l’industrie canadienne de la musique

publié 03/13/2020

Par Howard Druckman

Nous sommes un vendredi 13 et, hier, le Canada a lancé ses efforts les plus soutenus et malheureusement grandement nécessaires afin de répondre rapidement à l’intensification de la menace représentée par COVID-19, le coronavirus. Les JUNOs ont été annulés, la LNH a suspendu sa saison indéfiniment et le premier ministre Justin Trudeau s’est placé en isolation volontaire parce que son épouse Sophie Grégoire a testé positif pour le virus. L’Ontario a fermé toutes les écoles publiques pour une période de deux semaines après la semaine de relâche, la LMB a annulé son camp d’entraînement, les Canadian Folk Music Awards ont également été annulés, et plus encore.

L’annulation des JUNO, bien que nécessaire, a frappé particulièrement durement la communauté musicale canadienne. Les artistes en nomination ont perdu, du moins pour l’instant, leur chance d’être reconnus à l’échelle nationale pour leur travail, tandis que certains artistes moins connus qui devaient donner une prestation durant le gala télédiffusé ont perdu une chance en or de se faire connaître du grand public, sans parler de tous les artistes qui devaient jouer durant le JUNOfest qui n’auront pas la chance de se présenter aux membres de l’industrie dans les bars et les clubs de la ville hôte. Tout ça est sans parler des pertes immenses pour tous les gens qui œuvrent dans l’écosystème de l’événement — les employés des lignes aériennes, hôtels, bars, restaurants, compagnies de taxi, programmes de covoiturage, salles de spectacle, et ainsi de suite, de Saskatoon.

Mais pis encore, les regroupements intérieurs de plus de 250 personnes ont été interdits ou découragés, avec raison, afin de stopper la propagation du virus. Les deux prochaines semaines seront très difficiles pour les musiciens en tournée qui devaient jouer dans des salles de cette capacité ou plus. SXSW et Coachella ont également annulé leurs événements et d’importants promoteurs comme Live Nation, AEG Presents et Evenko ont annulé ou reporté leurs tournées. De nombreux artistes canadiens — de Glorious Sons à The Weeknd en passant par Devin Townsend et Jessie Reyez (qui assure la première partie de Billie Eilish) — ont dû reporter ou annuler certains de leurs concerts au moins jusqu’à la fin mars. Cela ne fait pas mal uniquement aux artistes, mais aux salles également, et l’onde de choc se fait sentir jusque dans les écosystèmes locaux.

Tout semble indiquer qu’un grand nombre de Canadiens vont demeurer à la maison au cours des prochaines semaines, tant pour se protéger que pour réduire la propagation du virus. Les petits rassemblements sont encore considérés sécuritaires dans la mesure où les mesures de précaution de base comme le lavage des mains et le maintien d’une certaine distance entre les gens sont respectées.

Je suggère donc, pour les deux prochaines semaines, que nous encouragions — avec prudence et de manière sécuritaire — les petites salles de spectacles où se produisent nos musiciens locaux qui sont ceux qui ont le plus besoin de nous en ce moment. J’habite à Toronto et il y a un grand nombre de ces petites salles : Tranzac Club, 120 Diner, Cameron House, Drom Taberna, Dakota Tavern, etc. Vous qui lisez ceci connaissez sans aucun doute les petites salles de votre ville qui ont besoin de votre soutien.

Si vous n’êtes pas à l’aise de sortir ou que vous avez vous-même dû vous isoler volontairement, je vous invite à vous rendre sur la page Bandcamp de votre groupe local préféré pour acheter un t-shirt, un exemplaire vinyle en édition limitée de leur album ou un autre achat qui mettra un peu d’argent dans leurs poches. Leonard Sumner, un musicien de Winnipeg, a eu une excellente idée qu’il a partagé sur Facebook ; il a demandé à ses fans de lui faire part de leur intérêt pour un concert sur Facetime. Peut-être blaguait-il à moitié, mais les « concerts virtuels » pourraient bien être une façon valide d’aider ces musiciens durant cette crise.

La musique vous aidera à vous calmer si vous êtes coincés chez vous pour une longue période. Si tout le monde écoute ou télécharge sa musique préférée à longueur de journée pendant plusieurs jours, cela se traduira par d’autant plus de redevances pour les auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.

C’est à nous de soutenir nos musiciens de toutes les façons possibles afin qu’eux aussi puissent traverser les prochaines semaines, voire les prochains mois, en attendant que les choses rentrent dans l’ordre.

« Streaming » stratégique

publié 02/26/2020

Par Chaka V. Grier

Écoutez-vous vraiment vos artistes préférés ? J’entends par là une écoute intense sur de longues périodes. Écouter le même morceau comme si votre amoureux venait tout juste de vous quitter et que « streamer » « Someone Like You » d’Adele sans relâche était la seule façon de vider votre corps de toutes ses larmes.

Nous avons tous une trame sonore pour notre vie. Ces chansons qui définissent intimement une phase, un moment ou une routine que vous repensez immédiatement à ce moment dès que vous entendez cette pièce. Lors d’un voyage au Costa Rica, j’ai créé une liste d’écoute qui ne contenait que « Alien (Anything Like It, Have You?) » de Laura Sauvage et « Hurt You » par The Weeknd. Deux ans plus tard, chaque fois que j’entends une de ces chansons, je suis transportée dans ce bus mal éclairé qui dévale d’étroites routes à toute vitesse tandis qu’une pluie torrentielle assombrit prématurément le ciel.

Récemment, j’ai transformé ce genre d’écoute dédiée — et organique — en « streaming stratégique » dont l’objectif est de soutenir les artistes, surtout les moins connus. Tout comme le « streaming » organique, le « streaming stratégique » est un type d’écoute intense où l’on écoute la même chanson ou le même album 10 jours d’affilée – quand on a du WiFi, on peut. Je fais délibérément ça pour donner une poussée à une chanson qui est sous-appréciée ou pas assez jouée. Je fais ça parce que le « streaming » est de plus en plus puissant et qu’il est fondé sur des algorithmes qui jouent en faveur des géants de la musique et non pas en faveur des nouveaux venus ou des artistes moins connus. C’est un combat de type David contre Goliath et l’immense pile d’argent est dans la cour de Goliath.

Il y a quelques semaines, Selena Gomez est devenue la tête d’affiche de ce que le « streaming stratégique » peut avoir l’air entre les mains de Goliath lorsqu’elle a mis une vidéo en ligne sur Instagram où on la voit, en compagnie de ses amis, voletant d’un magasin à l’autre pour acheter toutes les copies se son propre album Rare afin d’en mousser les ventes. Et comme si ce n’était pas suffisant, elle a demandé à son armée de fans sur Instagram de « streamer » son album le plus possible afin de le faire grimper dans le palmarès. Ils l’ont écoutée et il s’est instantanément retrouvé en première position du palmarès Billboard. Mais le succès de cette campagne a, semble-t-il, laissé un goût amer dans la bouche de Gomez. « Je me suis sentie embarrassée de vous avoir demandé de “streamer” mon album aussi souvent », écrivait-elle plus tard dans un billet célébrant cette réussite. « Ça sonne faux. » Pourtant, cela a fait d’elle la première femme de la nouvelle décennie à avoir un album en première position, sans parler du chèque qui accompagne une telle réussite.

Mais soyons honnêtes, elle n’est pas la seule. Justin Bieber a été accusé de faire la même chose pour sa pièce « Yummy ». Taylor Swift a réussi à empêcher le groupe Tool de prendre la première position en demandant à ses fans de stratégiquement « streamer » son album Lover. Je présume qu’il y a des tonnes d’artistes qui utilisent la même stratégie pour gonfler leurs chiffres. Il s’en trouve pour dire que c’est précisément à ça que sert une armée d’admirateurs. Certes, mais quand cet outil est utilisé de manière aussi agressive, cela fait mordre la poussière aux artistes moins connus qui ne disposent pas d’une armée de fans, d’une machine de promotion et de géants de l’industrie avec les moyens financiers de faire pencher ces algorithmes en leur faveur.

Et parlant d’algorithmes, ils ont un rôle important à jouer dans ce qui vous est proposé « au hasard » en plus d’aider à déterminer ce qui est populaire ou même qui aura une chance d’être découvert et entendu. Plus de visibilité et de découvrabilité se traduit par un auditoire plus vaste et la route vers le succès ; c’est pour ça que ce que nous entendons et ce que nous n’entendons pas est important. À l’instar de l’ingrédient secret dans une sauce, seuls les gens derrière ces plateformes connaissent les ingrédients de ces algorithmes. Et contrairement à Instagram ou Twitter, « profiter » du système — en apprenant quand publier, quoi publier et les mots-clics à utiliser — est beaucoup plus difficile sur les plateformes de « streaming ».

Il est important de souligner que dans un récent rapport publié par le groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications, il est recommandé que le gouvernement du Canada dépose un nouveau cadre législatif qui oblige les entreprises de diffusion en continu de contribuer à la création de contenus canadiens. Comme les choix des consommateurs sont guidés par ces algorithmes, le rapport recommande également d’imposer des obligations de découvrabilité afin d’assurer que les contenus canadiens soient visibles et faciles à trouver. Dans la foulée de ce rapport, les organisations de droits musicaux canadiennes sont allées à la rencontre des services de diffusion en continu afin de promouvoir des algorithmes qui mettent les artistes canadiens au premier plan.

Mais cela ne signifie pas pour autant que les artistes moins connus en profiteront. Sans une armée pour les soutenir, nous, qui avons à cœur la croissance organique, devons combattre le feu par le feu. Cela veut dire acheter des exemplaires physiques de leurs albums. Aller voir des spectacles. Acheter des produits dérivés lors de ces concerts. Et cela passe également par le « streaming » stratégique. Dès que vous avez accès à un signal WiFi gratuit, choisissez un artiste dont vous aimez ou respectez le travail, utilisez le mot-clic SSD (pour Strategic Stream Day) et jouez leur chanson ou leur album sans relâche.

Et n’allez pas croire que ce sont des exécutions « par pitié », bien au contraire. Le « streaming » stratégique célèbre et soutient les artistes moins connus qui créent la musique qu’on aime. N’oubliez pas que cette musique « moins connue » est différente pour chacun de nous, ce qui rend l’exercice plus aléatoire et amusant. Depuis que je pratique le « streaming » stratégique, j’ai ajouté des milliers d’écoutes à de nombreuses chansons. J’ai suivi l’évolution du nombre de ces écoutes au fil des jours et je choisis volontairement une chanson en particulier sur laquelle me concentrer, ce qui facilite le suivi du progrès de cette pièce vers la liste des plus écoutées.

Je ne me concentre pas que sur des artistes émergents ; il y a des artistes qu’on adore et dont la carrière a ralenti ou n’a jamais totalement pris son envol et qui comptent sur les revenus de leur musique. C’est pourquoi je les encourage en effectuant du « streaming » stratégique de leurs chansons, et particulièrement les artistes qui ont réenregistré leur musique pour se libérer de contrats trop limitatifs. Lorsque Fiona Apple a annoncé qu’elle donnait toutes ses redevances d’une année provenant de sa chanson « Criminal » à des organismes qui prennent soin des réfugiés, je l’ai écoutée à répétition afin de soutenir sa cause.

Je suis la première à admettre qu’il ne s’agit que d’une goutte dans l’océan ; il y a des millions d’artistes qui voudraient être entendus. Et même dans le cas d’une campagne de « streaming » stratégique réussie, cela peut se traduire par à peine plus de quelques sous en revenus. Mais au fil du temps, si de plus en plus de gens font la même chose, cela pourrait signifier que l’écart entre les artistes moins connus et les géants s’élargira moins rapidement. Cela pourrait également se traduire par le fait que ces mystérieux algorithmes commenceront à inclure des voix plus diversifiées dans leur sauce secrète.

À propos de Chaka V. Grier

Marché de la diffusion en continu

publié 10/17/2019

Par Ed Henderson

En février 2007, convaincu que la diffusion par Internet ne serait jamais quelque chose de majeur, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) annonçait une ordonnance d’exemption (C-58) que l’on appelle désormais exemption numérique portant sur les contenus transmis par Internet. Cette exemption signifiait qu’Internet ne serait pas considéré comme un diffuseur et ne paierait donc pas de taxes. Les propriétés étrangères ne seraient pas soumises à la réglementation et il n’y aurait aucune obligation pour elles de mettre en vedette des contenus canadiens ni de contribuer financièrement, à l’instar de tous les autres diffuseurs, à la création de contenus canadiens.

Cela a permis aux diffuseurs Internet de rire tout au long du trajet qui les conduit à la banque.

Le gouvernement canadien reconnaît depuis longtemps que la proximité des États-Unis constitue une menace à notre existence culturelle. Depuis le tout début du 20e siècle, notre gouvernement cherche des façons de protéger l’unicité de la culture canadienne. En 1936, le gouvernement fédéral a adopté la Loi sur la radiodiffusion qui établissait un espace où les voix canadiennes pourraient être entendues partout au pays. Depuis 1957, le gouvernement canadien a réglementé la propriété étrangère des radiodiffuseurs canadiens afin de la limiter à 20 %.

La réglementation imposant des quotas de contenus canadiens à la télévision (adoptée en 1961) et à la radio (en 1970) ont permis de bâtir encore davantage notre culture à un point tel qu’à partir des années 70, les artistes canadiens ont pu jouir d’une véritable carrière au Canada alors qu’auparavant, la plupart devaient d’exiler pour espérer réussir.

Aujourd’hui, la présence de plus en plus dominante d’un Internet déréglementé signifie que l’histoire se répète. On voit de nouveau des artistes canadiens quitter le pays afin de lancer leurs carrières artistiques.

Le résultat net est que nous perdons des emplois dans tous les secteurs des arts et des médias. Nous perdons également des contenus et des programmes canadiens.

Mais les créateurs, interprètes et éditeurs canadiens ne sont pas les seuls touchés par un Internet déréglementé. À mesure que la diffusion par Internet prend de l’ampleur, les médias traditionnels du Canada ont également souffert : les journaux, la télé, la radio et le câble ont vu leurs revenus publicitaires diminuer année après année. Les revenus de la télévision conventionnelle sont passés de 1,984 milliard $ en 2011 à 1,411 milliard en 2018, c’est une diminution de presque 30 %. Cela s’est traduit par des pertes financières annuelles de 7 millions $ en 2012 pour atteindre 144 millions $ l’an dernier — un déficit total sur sept ans de 675 millions $. Les revenus de la radio commerciale ont atteint un sommet de 1,6 milliard $ en 2013 avant de retomber à 1,49 milliard $ en 2018, une diminution de 7 %.

Le résultat net est que nous perdons des emplois dans tous les secteurs des arts et des médias. Nous perdons également des contenus et des programmes canadiens.

Par ailleurs, ces pertes de revenus se traduisent également par une réduction des dépenses pour ces productions. Les producteurs ont moins d’argent pour payer les créateurs. Ces producteurs demandent de plus en plus les droits d’auteurs et les redevances qui leur sont dues — un effet secondaire sûrement inattendu de cette exemption numérique.

Pendant ce temps, les diffuseurs Internet — la plupart basés en Californie — engrangent des milliards de dollars. Les revenus des services de contournement (over-the-top services) sont passés de 115 millions $ en 2011 à 1,3 milliard $ en 2018 — une augmentation de 1130 % — et les prévisions sont de 2,351 milliard $ en 2022. La vaste majorité de ces revenus quittent le Canada.

Dans leur livre The Tangled Garden (publié chez James Lorimer & Company Ltd., 2019), Richard Stursberg et Stephen Armstrong proposent une solution toute simple à ce problème : abroger l’exemption numérique.

Je les cite : « La culture est un secteur d’une importance incroyable au Canada. Selon les chiffres du gouvernement, il représente près de 54 milliards $ par an et fait travailler 650 000 personnes. Cela signifie que ce secteur est presque deux fois plus gros que le secteur de l’agriculture, des forêts et des pêcheries combinés. Il représente le double du nombre d’emplois dans les secteurs des mines, du pétrole et du gaz. »

Stursberg et Armstrong décrivent de manière éloquente la vitesse vertigineuse des pertes du secteur culturel canadien : « À partir de 2010… une grande partie de ce qui avait été acquis a commencé à s’effriter. La puissante industrie des journaux a dû se battre pour sa survie et a congédié ses journalistes et fermé ses bureaux régionaux d’un bout à l’autre du pays. La très profitable industrie de la télévision a commencé à perdre de l’argent. Les navires de CTV, Global et CityTV, les puissances économiques du secteur des médias privé et les plus importants acheteurs d’émissions dramatiques et d’humour, prenaient l’eau dès 2012. Les secteurs des magazines et du cinéma ont également été entraînés dans le maelstrom créé par les FAANGS. »(Facebook, Amazon, Apple, Netflix, Google)

Il est urgent que le gouvernement intervienne.

Abroger l’exemption numérique ne coûtera vraisemblablement rien au gouvernement et aux citoyens canadiens. Selon Stursberg et Armstrong, « appliquer les taxes de vente, abolir les crédits d’impôt pour les filiales étrangères et éliminer le vide juridique entourant l’application de C-58 génèreront suffisamment d’argent » pour protéger les contenus canadiens dans le marché numérique.

« Ces mesures n’ont rien de nouveau ou d’étrange. Ce sont simplement une extension des règles qui ont, historiquement, guidé les industries de la radiodiffusion et des journaux. Elles exigent des FAANGs qu’elles se soumettent aux mêmes régimes fiscaux que les médias traditionnels, qu’elles effectuent les mêmes contributions pour la production de contenus canadiens et qu’elles respectent les mêmes normes de civilité et de transparence que les journaux et les radiodiffuseurs. »

 Il est urgent que le gouvernement intervienne. Les auteurs nous mettent ainsi en garde : « ces changements aux politiques… doivent être mis en place dès maintenant. La situation financière des médias traditionnels est si précaire qu’ils ne pourront pas tenir le coup encore très longtemps. »

Ces changements tout simples doubleraient pratiquement le soutien offert aux industries culturelles canadiennes en plus de générer des revenus fiscaux additionnels pour le Canada. Selon l’hypothèse de Stursberg et Armstrong, l’abrogation de l’exemption numérique et le fait de traiter les diffuseurs Internet en tant que tels — des diffuseurs — les 100 millions $ que Netflix a dépensés pour des productions canadiennes en 2017 auraient alors été de 230 millions $ et auraient représenté 320 millions $ en 2021.

L’Union européenne est passée à l’action. Elle a récemment adopté une loi visant à soutenir son économie culturelle florissante en appliquant aux diffuseurs Internet les mêmes réglementations auxquelles les radiodiffuseurs sont assujettis.

Le Canada doit lui emboîter le pas. Il faut traiter Internet comme le diffuseur qu’il est. Il faut le réglementer et exiger qu’il fasse sa part pour soutenir et diffuser les contenus canadiens.

L’existence culturelle du Canada en dépend.

Une version de l’éditorial d’Ed Henderson a été publiée dans l’édition du 15 octobre 2019 du Globe and Mail.

À propos d’Ed Henderson

Musique et baladodiffusions

publié 09/30/2019

Par Alan Cross

Depuis le premier épisode publié le 25 janvier 2017, ma baladodiffusion intitulée Ongoing History of New Music a été téléchargée 5,9 millions de fois dans pratiquement tous les pays de la planète, sauf la Guyane française, le Sahara occidental, le Niger, le Tchad, le Soudan du Sud, l’Érythrée, la République du Congo et la Corée du Nord. Ça signifie 188 pays sur un total de 195.

Pas mal pour une série documentaire qui explore la musique en profondeur malgré le fait qu’on n’y entend pas la musique dont il est question. C’est en effet un documentaire musical sans musique parce que… c’est la règle.

Quand un artiste signe un contrat avec une maison de disques, il accorde à cette entreprise les droits exclusifs de distribution de sa musique. Lorsqu’un producteur de baladodiffusions utilise une chanson, il devient de facto un distributeur du fichier numérique de cette chanson. C’est donc une violation des droits détenus par la maison de disques qui expose ce producteur à des accusations de reproduction illégale d’une œuvre protégée. C’est de la piraterie, en d’autres mots.

Nous ne pouvons donc utiliser que de très courts extraits afin d’illustrer nos propos tout en évitant les ennuis. Mais officiellement, même ça c’est verboten, mais j’y reviendrai.

Il n’existe aucun mécanisme de licence permettant aux producteurs de baladodiffusions d’inclure légalement des œuvres dans leurs productions. Peu importe les moyens financiers à notre disposition, personne ne peut nous aider.

Vos recherches vous ont peut-être indiqué qu’il est permis d’utiliser des extraits d’une quinzaine de secondes, mais c’est faux. Il n’y a aucune durée minimale qui soit permise pour l’utilisation d’une chanson.

D’aucuns justifient leur utilisation de musique par la notion « d’utilisation raisonnable ». Néanmoins, lorsqu’on fouille dans les méandres de la Convention de Berne, on découvre que les lois sur le droit d’auteur qui s’appliquent sont celles du pays où la baladodiffusion est offerte et consommée, pas celles du pays où elle est hébergée.

La loi sur le droit d’auteur des États-Unis, par exemple, applique la notion d’utilisation raisonnable. Mais elle ne s’applique qu’aux États-Unis. Le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie ne l’ont pas (mais nous avons la notion de « fair dealing » également traduite par utilisation équitable). La plupart des pays n’en sont pas rendus à cette étape. Et même là, « l’utilisation équitable » (et ses variantes locales) sont un argument que vous n’utiliserez que devant les tribunaux, ce qui signifie que vous avez déjà dépensé des sommes considérables.

Est-ce que ça compte si votre baladodiffusion est sans but lucratif ? Non. Aucune importance. Au suivant.

« Mais qu’en est-il si j’ai l’autorisation de l’artiste pour utiliser sa musique ? », dites-vous. Grand bien vous fasse, mais l’artiste n’est qu’un des maillons de la chaîne. Vous devez quand même obtenir l’autorisation de la maison de disques, de l’éditeur et des créateurs de la pièce, s’ils ne sont pas les mêmes que l’artiste interprète.

Il y a de fortes chances que l’artiste en question soit également membre d’une organisation de droit d’exécution. Vous devrez également obtenir la permission de cette organisation. À l’heure actuelle il est possible d’obtenir une licence de droit d’exécution pour la musique utilisée dans les baladodiffusions en vertu du tarif 22F de la SOCAN, mais cette licence ne couvre que le droit d’exécution et uniquement au Canada. Il faudra donc encore obtenir une licence pour les bandes maîtresses et le droit de reproduction.

Ce qui complique encore plus les choses c’est que certains radiodiffuseurs — on pense tout de suite à la BBC et aux autres grands radiodiffuseurs commerciaux britanniques — ont déboursé des millions en licences musicales. Il y a une décennie, environ, ils ont négocié une limite de 30 secondes pour les baladodiffusions écoutées au Royaume-Uni. Tous les autres territoires sont bloqués afin d’éviter les violations de droits d’auteur.

Certaines personnes ont tenté de contourner les règles en hébergeant leurs baladodiffusions sur YouTube. Pas bête, sauf qu’on parle alors d’une diffusion en continu et non pas d’une baladodiffusion, ce qui signifie que des règles différentes s’appliquent. C’est sans compter qu’il y a de très fortes chances que les algorithmes de YouTube signalent votre baladodiffusion comme comportant une violation du droit d’auteur. Spotify, qui est allé à fond avec les baladodiffusions semble également avoir mis en place des robots qui cherchent de telles violations et quelques producteurs ont ainsi été bannis.

Soyons clairs : aucune baladodiffusion majeure n’a été empêchée pour avoir foulé ces règles. Cela exigerait beaucoup de temps et des avocats très dispendieux. Mais il est également possible que les ayants droit attendent simplement qu’un producteur de baladodiffusions très en vue atteigne une masse critique pour lui tomber dessus avec tout leur poids.

Il y a évidemment beaucoup d’argent en jeu, alors qu’est-ce qui explique que personne n’ait encore pensé à offrir une licence générale pour la musique dans les baladodiffusions ? Quelques idées ont été mises de l’avant, d’autant plus que le marché des baladodiffusions devrait surpasser le milliard de dollars à la fin de 2020, selon les dernières prévisions. Ce nouveau médium est en pleine explosion et plus ce marché grandit, plus il sera difficile d’y maintenir l’ordre et la loi.

Mais pour y arriver, il faudra des négociations sans fin avec les ayants droit de partout dans le monde.

Tous les artistes, compositeurs et autres parties prenantes d’une chanson méritent d’être rémunérés pour leur travail. La situation de la musique utilisée dans les baladodiffusions et l’un des plus grands défis que l’industrie a eu à relever depuis les licences générales pour la radio il y a presque un siècle. Sauf que cette fois-ci, c’est un million de fois plus complexe.

À propos d’Alan Cross

Trois raisons pour lesquelles un membre SOCAN doit se réjouir

publié 09/16/2019

Par Diane Tell

1 – Drake est membre de la SOCAN.
Le titre d’un article qui commence par : « 3 raisons pour lesquelles » et se termine par le nom d’une super star est, je l’avoue, un peu racoleur, mais j’ai voulu attirer votre si chère et trop souvent volatile attention. C’est réussi non ? Vous connaissez la fameuse citation de Groucho Marx ? « Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre ». À l’inverse, jamais je n’hésiterais à faire partie d’une société à laquelle DRAKE accepterait de confier ses droits d’auteurs ! Avec ses 20 millions d’écoutes en moyenne par jour sur SPOTIFY, ses 19 millions d’abonnés et 7 milliards de vues cumulées sur YouTube, pour ne citer que 2 preuves de son immense succès, le jeune homme de Toronto aurait pu céder au chant des sirènes américaines pour toujours et pourtant, il est des nôtres. Sans avoir accès aux secrets du dieu du Rap, je peux induire qu’il y trouve son compte. Ce qui est bon pour DRAKE est bon pour moi et pour notre société tout entière.

2 – La SOCAN nous appartient.
J’écris « notre société », car la SOCAN est à nous. Ni une organisation gouvernementale, ni la propriété d’actionnaires, la SOCAN est une coopérative, c’est à dire, une société appartenant à ses membres, plus exactement un groupement économique fondé sur le principe de la coopération, dans lequel les participants, égaux en droit, sont associés pour un genre d’activité visant à satisfaire les besoins de travail ou de consommation en s’affranchissant de la domination du capital.  Le groupe Blackstone fit l’acquisition en 2017 de la SESAC, l’une des plus anciennes sociétés de gestion collective de droits d’auteur en Amérique, elle-même propriétaire de Harry Fox Agency (société de gestion de droits de reproduction mécanique fondée en 1927). Le saviez-vous ? Que mon petit fonds de commerce n’appartienne pas à l’un des plus puissants fonds d’investissement de la planète me convient parfaitement. Pas vous ?

3 La SOCAN, avocate du diable est dans les détails.
Au Canada, petit détail, le droit d’auteur dépend de deux ministères à priori diablement opposés : Patrimoine canadien et Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE). Afin de ne commettre aucune bévue, je me permets de citer les versions officielles de leurs missions à portée de tous sur le site du gouvernement du Canada. Patrimoine canadien et ses organismes du portefeuille jouent un rôle vital dans la vie culturelle, civique et économique des Canadiens. Les arts, la culture et le patrimoine représentent 53,8 milliards de dollars en activité économique et emploient plus de 650 000 personnes dans de nombreux secteurs d’activité tels que le film et la vidéo, la radiodiffusion, la musique, l’édition, les archives, les arts de la scène, les établissements du patrimoine, les festivals et les célébrations. Les lois sur le droit d’auteur et sur la radiodiffusion, d’après ce que l’on peut lire sur le site, dépendent de ce ministère. Oui, mais voilà… Le portefeuille de l’Innovation, Sciences et Développement économique se compose des ministères et organismes suivants : Agence canadienne de développement économique du Nord (CanNor), Agence de promotion économique du Canada atlantique (APECA), Agence fédérale de développement économique pour le Sud de l’Ontario (FedDev Ontario), Agence spatiale canadienne (ASC), Banque de développement du Canada (BDC), Commission du droit d’auteur Canada (CDAC) Etc… Ce ministère, toujours selon le site officiel, est également responsable de la Réglementation de la radiodiffusion et des télécommunicationsLicences de radiodiffusion, de distribution et de spectre, normes de télécommunications, certification et plus. Et plus vous dites ? Non merci. J’aimerais bien que l’on m’explique comment Monsieur Industrie et Madame Patrimoine arrivent à s’entendre sur la garde de leur progéniture : les contenus et leurs créateurs. Mais j’ai autre chose à faire. Des chansons à écrire, un spectacle à préparer, un post à publier sur Instagram… Je laisse les experts de la SOCAN jongler avec ce puzzle que j’appellerais « le paradoxe du contexte canadien du droit d’auteur ».

Je suis très fière d’être membre de la SOCAN et de son conseil d’administration pour ces raisons et beaucoup d’autres. La SOCAN est démocratique, paritaire, innovante et l’une des sociétés de gestion collective les moins chères du monde. D’audacieux outils sont déjà en place ou en cours de développement pour assurer une meilleure efficacité dans la collecte et la répartition de nos droits. Un nouveau portail destiné aux membres sera opérationnel d’ici la fin de l’année. Vous n’en croirez pas vos yeux ! Totalement métamorphosée par la révolution numérique, l’industrie de la musique peine à s’affranchir d’anciens modèles d’affaires. La SOCAN se réinvente constamment, s’investit à fond pour offrir de nouveaux services comme la gestion du droit de reproduction mécanique avec l’acquisition de la SODRAC pour point de départ. Je me réjouis de faire partie de la famille SOCAN. Et vous ?

À propos de Diane Tell

Les « affaires musicales »

publié 08/29/2019

Par Widney Bonfils

Depuis mon arrivée à la SOCAN, j’ai eu l’opportunité de rencontrer de nombreux auteurs et compositeurs émergents. Un de leurs points communs est cette volonté profonde de « réussir » dans l’industrie musicale. Ce désir de partager leur art me fascine, tant par le courage qu’il demande, mais aussi pour cette passion contagieuse qu’ont ces artistes en devenir.

Au fil de discussions captivantes, je me suis cependant aperçu que beaucoup n’avaient aucune idée de ce dans quoi ils s’apprêtaient à plonger. Je me suis rendu compte que beaucoup d’entre eux n’évaluaient absolument pas la charge de travail et les connaissances nécessaires afin de naviguer dans cette industrie. L’idée de dire que « je veux juste faire de la musique » est à mon avis complètement obsolète et ridicule. Comment peut-on prétendre réussir dans une industrie que l’on ne comprend pas? Imaginez-vous un aspirant banquier qui ne comprendrait pas la base de l’économie ou de la finance? C’est la même chose en musique. Faire de la bonne musique est la bonne porte d’entrée, mais ne garantit en rien un quelconque succès.

La première question que devrait se poser quelqu’un qui aspire à ce milieu est la suivante : est-ce pour moi un hobby ou est-ce que je veux tirer profit de mon art? Cette question est cruciale, car elle déterminera le futur de celui ou celle qui aspire à gagner sa vie dans cette industrie. Car faire carrière dans la musique demande bel et bien un profil d’entrepreneur. Et comme toute entreprise en démarrage, il faut faire les choses par étape et ne pas vouloir aller trop vite. Voici quelques points de réflexion qui, je l’espère, pourront aider à mieux cerner les bases de cette industrie.

L’importance de s’informer

L’ignorance n’a jamais été, n’est pas, et ne sera jamais sexy. L’idée de dire qu’on fait de la musique et qu’on n’a pas besoin de comprendre la partie business est complètement folle, voire irresponsable. On ne va pas faire de l’escalade sans équipements. De la même manière, on ne n’entre pas dans cette industrie sans s’équiper des bases. En gros, voici quelques notions, qui à mon sens sont essentielles à une bonne compréhension du milieu en général :

  • Les droits d’auteurs (mécaniques, performance…)
  • Les sociétés de gestion et leurs responsabilités (SOCAN, RE:SONNE…)
  • Les modes de financement et les institutions qui supportent l’industrie musicale (Musicaction, Factor, CALQ, CAC…)
  • Les différents intervenants en musique et leurs responsabilités (labels, éditeurs, agents de spectacles…)
  • Les plateformes de diffusion et leur fonctionnement

C’est la responsabilité de l’entrepreneur musicale de comprendre ces notions, car une fois comprises, il ou elle pourra cerner ses besoins et commencer à se bâtir une équipe.

Bien s’entourer, mais rester maitre de son bateau

Au fil des discussions et des rencontres, j’ai pu constater un réflexe qu’ont beaucoup d’auteurs et compositeurs émergents : cette volonté de se trouver un gérant, un éditeur ou un label sans comprendre le rôle et les différences entre ces intervenants et sans avoir pris le temps d’évaluer leurs propres besoins. Il ne faut pas s’étonner de se retrouver dans des situations compromettantes par la suite. En revanche, une fois ces notions comprises et les besoins identifiés, je crois fondamentalement en l’importance de se bâtir une équipe. On ne peut certainement pas tout faire seul. Avoir la bonne équipe peut permettre à l’auteur de pouvoir se concentrer sur ce qu’il préfère , la musique, tout en étant assuré que la partie business est entre de bonnes mains. Cela passe néanmoins par une compréhension préalable des notions que nous avons exposées précédemment. Je pense que l’artiste est au cœur du projet et est aussi le CEO de son équipe et du projet bâti autour de lui ou elle.

Savoir gérer le rejet et avoir le courage de poursuivre ses rêves

Beaucoup abandonnent, car ils se rendent compte de la difficulté du milieu. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Ces individus n’étaient pas prêts ou du moins voyaient ce hobby comme une profession. L’industrie musicale est une des plus gratifiantes, mais aussi une des plus frustrantes. Avant de pouvoir goûter au succès, il faut être prêt à endurer beaucoup de rejets, ce qui n’est pas chose facile. Même quand on a réussi, il faut apprendre à gérer ce succès; d’où l’importance de bien s’entourer. Le stress mental que peut représenter le fait d’être tout le temps sollicité peut rapidement devenir problématique psychologiquement si on ne sait pas le gérer.

À mon avis, une fois qu’on a pris conscience de son talent et surtout qu’on a pris la décision d’en vivre, s’installe une responsabilité de partage. Je crois fondamentalement à la puissance de la musique. Elle nous rassemble, nous motive, nous guérit… Cette partie intégrante de la culture est cruciale pour l’humanité tant elle fait partie de nos vies. Je crois aussi à l’importance de nos artistes et suis attristé de voir certains abandonner une carrière de manière prématurée. Ce n’est pas un métier facile. Comme je le mentionnais, savoir conjuguer avec le rejet, la déception et les difficultés financières du début n’est pas évident. Il faut s’accrocher, car ça en vaut la peine.

Comme toute industrie, l’industrie musicale fonctionne par palier. Oui, les grands noms de ce monde, tels que les Drake, The Weeknd ou autres sont vus comme étant des artistes à succès faisant des millions par année. Mais beaucoup d’artistes vivent plus que convenablement de leur art. Pour moi, c’est ça le succès.

 

Confidences d’une mauvaise féministe

publié 08/20/2019

Par Miranda Mulholland

Jouons à « quatre vérités et un mensonge. »

  • J’ai eu un gérant de tournée qui tentait de s’immiscer dans ma couchette dans l’autobus de tournée nuit après nuit ; il tirait sur la fermeture en velcro et éclatait de rire lorsque je sursautais en constatant cette intrusion pour le moins importune. Après avoir débattu intérieurement à savoir si j’en parlerais, j’en ai parlé avec le gérant du groupe et tout ce qu’il m’a répondu c’est qu’il ne l’engagerait peut-être plus.
  • On m’a dit que je coûtais trop cher à engager pour une tournée étant donné que je suis une femme et que j’ai par conséquent besoin de ma propre chambre, ce qui coûte trop cher (malgré le fait que toutes les épouses des musiciens aient clairement indiqué qu’elles préfèrent que je ne partage pas une chambre avec leur mari).
  • J’ai vu plein de femmes venir à nos spectacles, monter dans le bus de tournée pour se taper mes collègues musiciens — et pas juste à nos spectacles, mais lors de spectacles par d’autres artistes pour qui nous assurions la première partie ou simplement que nous étions allés voir en tant qu’invités — et la règle d’or était que ce qui se passe en tournée appartient uniquement à la tournée. J’ai menti aux copines de mes collègues musiciens, car c’est ce qu’on attendait de moi, implicitement. Si j’avais dit la vérité, je ne ferais plus partie de « la gang », et par « gang », je veux dire que je ne parviendrais plus à trouver l’emploi payant et stable de musicienne que j’avais réussi à me créer dans une industrie notoire pour son instabilité en jouant de l’instrument que j’ai appris depuis l’âge de quatre ans.
  • Quand je suis la seule musicienne d’un groupe, on me demande systématiquement lequel des autres membres du groupe est mon copain.
  • Un impresario très puissant m’a enfoncé sa langue dans la gorge sans mon consentement et je n’avais évidemment aucun recours.

Avez-vous deviné quel est le mensonge ? La triste vérité, c’est que tous ces événements sont vrais, et le seul mensonge est qu’à travers tout cela, je me disais que j’étais féministe. Ce qui est encore plus triste, c’est que plein d’autres trucs bien pires me sont arrivés, et je ne me sens pas prête ni même capable d’en parler. J’étais prisonnière du rôle de la seule fille du groupe, et durant tout ce temps, je me sentais fière de ne pas être comme toutes les filles. Mais voici le véritable pire bout de l’histoire : je me suis laissé assimiler. Je me taisais, je croyais que c’était la seule façon d’agir. La deuxième vague du féminisme s’est produite dans les années 60, n’est-ce pas ? J’ai grandi avec le mouvement Girl Power des années 90, n’est-ce pas ?

Les choses ont changé, n’est-ce pas ? Si j’étais encore une victime, c’était uniquement de ma faute.

N’est-ce pas ? Je suis une féministe épouvantable. Et le pire, c’est que je m’en suis rendu compte tout récemment. J’étais assise dans la Grand Assembly Room, à Bath, en Angleterre — une cour tout ce qu’il y a de plus austère qu’on dirait tirée de la biographie de Jane Austen — afin d’écouter Caroline Criado-Perez parler de son livre Invisible Women, et elle a touché une corde très, très sensible lorsqu’elle s’est décrite comme une femme qui ne voulait pas être « comme les autres filles ».

Si vous ne connaissez pas encore l’œuvre de Mme Criado-Perez, je vous recommande d’arrêter de lire ce texte et de commander son livre. Idéalement, achetez-le dans votre librairie locale, mais bon, je ne vais pas couper les cheveux en quatre ici. J’attends… Bon choix ! Vous allez adorer ! Il vous remplira de passion, de rage et de compréhension, mais d’une bonne manière. Continuons.

Je suis folle des garçons depuis que je suis née. Quand j’étais petite et que les garçons me disaient que je n’étais pas comme les autres filles, j’avais l’impression qu’on me faisait le plus beau des compliments.

Mais comment étaient les « autres filles » ? Émotives, irritables, nécessiteuses et « mémères ». Pourquoi me louangeait-on, alors ? Parce que j’étais stoïque et tacite, calme et complice. J’apprends vite et je me suis transformée afin de devenir la fille que je croyais qu’ils souhaitaient. Ce fut mon premier acte de trahison envers le féminisme et toutes les femmes.

Ça s’est poursuivi jusqu’à l’université où je suis devenu la cible de choix d’un prof qui m’a fait sentir comme si j’étais l’élue et qui savait pertinemment que je ne parlerais à personne de notre relation secrète parce que je « n’étais pas comme les autres filles ». J’ai appris beaucoup plus tard qu’il avait un don pour flairer les « filles pas comme les autres » et que nous étions toutes tombées dans le panneau. Dans son cas, donc, nous étions comme « toutes les autres ».

J’ai auditionné pour plusieurs groupes de musique après l’université et fini par trouver une place dans ce groupe punk celtique où les mêmes règles à propos de ne pas être comme les autres filles étaient en vigueur. Passer du monde universitaire passablement plus équilibré en ce qui a trait au ratio hommes-femmes pour arriver dans un univers où j’étais la seule femme, j’ai eu droit à un cours intensif sur un autre aspect central du mode de vie « seule femme du groupe » et ce que ça implique. Cette impression a été décrite comme le Principe de la Schtroumpfette par le New York Times Magazine en 1991, en référence à la pénurie de personnages féminins dans la célèbre BD. (Pour votre info, il y a trois personnages féminins sur un total de 105 personnages : la Schtroumpfette, Sassette et Mémé Schtroumpf)

J’ai rapidement appris ce que voulait dire « symbolique ». En anglais, on parle de « tokenism », ou « tokénisme », qui vient de l’ancien anglais et signifie « symbole », et que l’on définit comme ne faire qu’un geste symbolique, par exemple lorsqu’il est question d’offrir les mêmes chances aux membres d’une minorité qu’à ceux de la majorité. J’étais désormais une « la seule ».

Les recherches portant sur les effets secondaires du « tokénisme » ont d’abord été abordées par Rosabeth Moss Kanter, professeure à la Harvard Business School. En 1977, elle a publié un livre intitulé Men and Women of the Corporation. Elle y analyse les conséquences négatives d’être « la seule » :

  1. Vous êtes très visible et, par conséquent, examinée beaucoup plus minutieusement.
  2. Vous êtes ostracisée par la majorité qui exagère ses différences, ce à quoi les « seules » réagissent soit en acceptant leur statut d’« outsider » ou en faisant tout pour devenir un « insider », même si elles ne le seront jamais à part entière.
  3. On s’attend de vous que vous ayez des comportements sexo-spécifiques. Autrement dit, « les seules » peuvent combattre cette assimilation (très difficilement) ou accepter une forme d’« encapsulement des rôles ».

Kanter a découvert que les femmes dans son étude avaient majoritairement accepté cet encapsulement et choisissait l’un des quatre rôles caricaturaux suivants : la maman, l’animal de compagnie, la séductrice ou la vierge de fer. Intéressant. Vous vous souvenez des trois schtroumpfettes ? Il aurait fallu que Peyo crée un schtroumpfvierge de fer pour compléter son quatuor.

Il y a eu de nombreuses études au sujet de nombre de « seules » qui existent dans divers domaines, et pas seulement le sexe, mais aussi la race, l’âge, et tout le toutim. Les deux exemples notables sont Women in the Workplace, et, plus spécifiquement au sujet de l’industrie de la musique, la choquante (mais pas si surprenante) étude Annenberg.

Je me suis assimilée. Je cautionnais les comportements que j’observais. Pire, je me comportais comme ça moi aussi, parce que je voulais faire partie de la « gang ». Je ne pointe pas mes collègues musiciens du doigt, soyons clairs, la plupart d’entre étaient et sont toujours, individuellement, de bonnes personnes. C’est simplement que dans l’industrie de la musique, être un homme c’est la norme et j’étais l’« autre ».

Si j’avais eu ne serait-ce qu’une autre femme dans mon coin du ring, peut-être aurais-je vu le système pour ce qu’il est — brisé et contre moi —, mais n’oublions pas que je n’étais pas comme les autres. J’étais un des « boys ». À mesure que je me définissais comme « pas comme les autres », je m’étais ostracisée de modèles et d’alliées potentielles qui auraient pu m’inviter à prendre un verre pour me dire « Miranda, cesse d’accepter toute cette merde ». L’étude de Kanter sur le « tokénisme » aborde la question de l’importance d’avoir des modèles et des alliés, peu importe leur sexe. Je peux dire avec assurance dans chaque groupe dans lequel j’ai joué, la musique et les autres musiciens se portaient beaucoup mieux si je me sentais à l’aise d’être moi-même.

Épuisée de mon constant sentiment d’altérité, j’ai fondé un groupe baptisé Belle Starr. J’ai présenté Stephanie Cadman à Kendel Carson — deux de mes personnes et musiciennes préférées — et nous sommes devenues un trio. C’était ma première leçon de démocratie sociale, de respect et d’inclusion authentiques. Nous avons découvert nos propres forces et le pouvoir combiné de trois femmes fortes. Ce qui ne signifie pas qu’on ne nous pose plus l’inévitable question « où est votre mec de son ? », qu’on ne nous sexualise pas constamment ou qu’on ne sous-estime plus nos aptitudes. Mais malgré tout, ça demeure la meilleure preuve qu’on peut être un tout plus grand que la somme de ses parts lorsqu’on accorde de la valeur à l’apport de chacun des membres du groupe.

Mon projet principal, en ce moment, c’est le duo Harrow Fair en compagnie de Andrew Penner. Nous travaillons très fort pour maintenir un juste équilibre. Nous discutons de chacune de nos décisions, négocions et nous engueulons, parfois. Mais tout ce que nous faisons, nous le faisons avec respect et en plaçant l’art que nous créons au cœur de tout. Andrew a fait preuve de beaucoup de compréhension pendant que je rebâtissais ma confiance en moi après avoir été diminuée et sous-estimée pendant la majeure partie de ma carrière. Merci Andrew !

Nous devons tous devenir de meilleures féministes. Féministe n’est pas un gros mot. Ça ne signifie pas enlever quoi que ce soit à qui que ce soit. Ça signifie simplement que la neutralité des genres ne se conjugue pas au masculin. Ça signifie que les femmes ne sont pas « autres ». Mais afin de changer ce qui s’est imposé comme un statu quo, nous devrons nous ouvrir les yeux et agir avec volonté. Faites attention aux mots que vous utilisez et soyez conscients de qui sont les décideurs. Les femmes représentent un peu plus de la moitié de la population : en est-il de même pour votre conseil d’administration ou la liste des artistes qui joueront à votre festival ? Si ce n’est pas le cas, il faut que vous corrigiez la situation. Plus il y a de voix autour de la table, plus la discussion sera riche, car les gens se sentiront en sécurité d’y partager leurs opinons ; moins de « -ismes » et moins d’espace pour toute la merde que mes collègues féminines et moi avons enduré. Je lève mon chapeau à ceux qui le font déjà, et nous devons tous leur lever notre chapeau.

De mon côté, j’ai lancé le Muskoka Music Festival (qui était auparavant le Sawdust City Music Festival) et, depuis sa création, nous avons déployé avec toute notre énergie tous les efforts pour arriver à la parité et à l’inclusion. Je siège au conseil des gouverneurs du Massey Hall/Roy Thomson Hall, et nous avons fait de grands pas vers la parité. Je suis la présidente du Comité consultatif de Music Canada, et je suis incroyablement fière de la représentativité et de la diversité de notre comité. Il y a encore beaucoup à faire dans tous les secteurs de la représentativité, et je veux mieux faire moi aussi.

Je veux être une meilleure féministe, tout simplement. Vous embarquez avec moi ?

 

Les salles de spectacle doivent offrir des boissons non alcoolisées

publié 07/11/2019

Par Damhnait Doyle

Une version plus courte de ce billet de blogue écrit par Damhnait Doyle, membre du conseil d’administration de la SOCAN, a été publiée sur le site Web du Toronto Star le 10 juillet 2019 ainsi que dans la version imprimée du quotidien le 11 juillet 2019. En voici la version intégrale.

J’ai commencé à boire quand j’ai commencé à œuvrer dans l’industrie de la musique.

J’étais une jeune fille de Terre-Neuve incroyablement timide et introvertie à peine sortie de l’école catholique qui s’est retrouvée dans les rues de Toronto. J’étais jeune, naïve et entourée de gens que j’admirais et idolâtrais depuis toujours. J’avais le syndrome de l’imposteur.

Mon premier simple a été un succès instantané et du jour au lendemain, mon vidéoclip tournait plusieurs fois par jour à MuchMusic. J’étais habitée d’une profonde anxiété. C’est ce qui arrive lorsque votre plus grande peur est que les gens vous regardent et que vous gagnez votre vie en montant sur scène. J’étais tellement nerveuse que j’ai vomi dans une chaudière dans les coulisses de mon premier spectacle comme tête d’affiche (l’alcool n’y était pour rien). Peu de temps après, quelqu’un m’a payé un verre de téquila avant de monter sur scène, et boum ! Je venais de trouver le courage sous forme liquide. Soudainement, ma peur s’était transformée en adrénaline. J’avais trouvé la solution.

Les musiciens ne boivent pas comme les gens ordinaires. On boit avant, pendant et après nos spectacles, quand on est en congé, quand on se déplace, au bar de l’aéroport, au bar de l’hôtel, dans l’autobus, à l’arrière de notre fourgonnette, on boit quand notre spectacle est pourri, quand notre spectacle est génial, quand notre chanson joue à la radio, quand notre chanson ne joue pas à la radio, quand on est au-dessus de tout ou quand on se fait arrêter. Dans les cercles musicaux, l’alcool est à la fois le voyage et la destination.

Quand on boit, on ne sent rend pas compte que l’alcool est un voile qui étouffe notre intuition. Votre corps a beau crier « Qu’est-ce que tu fais, bordel ? Arrête de boire ! » mais votre cerveau vous dit « Wow, mon voile adore ce Rioja ». L’alcool coupe la communication entre votre cerveau, votre corps et votre esprit. Et lorsque l’on souffre de dépression et d’anxiété, comme c’est le cas de tant que créateurs, l’alcool qui vous donne l’impression d’avoir un peu plus de contrôle sur cette anxiété est en fait en train de construire un véritable bûcher autour de votre corps. Rajoutez à ça trois semaines d’innombrables heures sur la route et rien d’autre que de la bouffe de Tim Horton’s, et vous avez un désastre imminent.

J’ai pris conscience il y a environ un an que l’alcool ne m’apportait plus rien de bon. C’était assez. Jamais auparavant je n’avais entrevu cela comme une option. Sur papier, tout allait bien. Les gens me disaient « mais pourquoi arrêterais-tu de boire, je bois bien plus que toi. » C’est comme si la société nous disait que les seules raisons valides d’arrêter de boire sont le fait de se faire jeter en prison ou arrêter pour conduite avec facultés affaiblies. Mais la sobriété commence à prendre du galon. Il y a une prise de conscience collective qu’on n’a pas à boire parce qu’on a toujours bu et parce que tout le monde boit encore.

J’écris ces lignes parce que je n’ai pas vu beaucoup de gens en parler autour de moi, et chaque fois que quelqu’un en parlait, j’étais ravie. Il y a plein de musiciens sobres et très cool, croyez-moi. Je le sais parce que j’ai « googlé » cette phrase des centaines de fois depuis août 2018. Ça aide beaucoup de savoir qu’on n’est pas seul, alors j’ajoute ma voix à la chorale pour qu’elle se fasse entendre encore plus.

Outre fonder une famille, arrêter de boire a été, et de loin, l’une des meilleures choses que j’ai faites de me vie. Et je vous rappelle que j’ai chanté « Will the Circle Be Unbroken » avec Willie Nelson chaque soir pendant deux semaines en compagnie de mon groupe Shaye. Ne pas boire, c’est génial.

Je ne mentirai pas, j’ai trouvé ça très du d’arrêter.

Il a fallu que je refasse toutes les connexions nerveuses et sociales de mon cerveau. Premier spectacle sans boire, première conférence sans boire, premier voyage d’écriture sans boire, première session en studio sans boire. Il faut beaucoup de courage et de détermination pour contrer l’automatisme de boire. Je ne peux pas imaginer le combat quotidien des musiciens qui luttent contre de vraies dépendances aux drogues dures et à l’alcool. Ils doivent travailler constamment entourés des choses qui menacent leur vie même.

Je ne connais aucun autre métier où il est permis de boire tout l’alcool — gratuit, gratuit, GRATUIT ! – qu’il nous plaît, mais qu’on s’attend à ce que vous buviez, dans une certaine mesure. Malgré tout, ce fut un choc, quand j’ai arrêté de boire, de constater à quel point il y a peu d’options non alcoolisées (non, l’eau et les boissons gazeuses ne comptent pas) dans les bars et les salles de spectacle du Canada. Je crois qu’il devrait y avoir une bonne option non alcoolisée partout où les musiciens se rendent pour travailler – et oui il s’agit d’un travail, même si pour vous c’est le soir, vous vous amusez et c’est votre groupe préféré. Parfois, on a seulement envie d’avoir quelque chose dans la main qui nous permet de nous fondre dans la foule sans avoir à expliquer pourquoi on ne boit pas. Et n’oublions pas que les bières non alcoolisées sont délicieuses, goûtent exactement comme une bière normale, n’ont que 30 calories et ne vous donneront ni une gueule de bois ni une bedaine de bière.

Par ailleurs, la marge de profit des bières NA est la même, sinon plus élevée, que celle des bières normales. Les salles de spectacles et les bars n’ont besoin d’en stocker qu’une seule rangée, une seule. Je ne dis pas qu’elles devraient être le même prix que les autres bières, mais je ne m’en plaindrai pas si cela signifie que j’ai cette option.

On a parlé de l’aspect santé mentale et dépendance, mais il y a aussi l’aspect #metoo. Le mouvement #metoo a démontré avec éloquence que ne rien faire au sujet de quelque chose d’aussi horrible, ça pourrit, et si on n’agit pas rapidement, on se désintègre. Heureusement, notre industrie a ouvert le dialogue sur cette question : comment pouvons-nous réparer les choses et les prévenir afin que cela ne se reproduise plus ? Il faut regarder les faits et admettre qu’il y a un fil conducteur derrière tout ça : l’alcool. Près de 50 pour cent des agressions sexuelles comportent une quantité excessive d’alcool. On ne peut pas forcer les gens à ne boire qu’une certaine quantité d’alcool ou à agir d’une certaine façon, mais en offrant au moins une option non alcoolisée, les statistiques sur les agressions sexuelles n’augmenteront pas.

Je tiens à remercier Allan Reid, de la CARAS, et l’équipe de la SOCAN qui se sont assurés d’offrir des breuvages non alcoolisés lors des galas des prix JUNO et SOCAN, cette année. Ça peut sembler minime, mais ça crée un effet d’entraînement. J’aimerais que nous, de l’industrie, nous regroupions afin de nous assurer que tous les festivals, clubs, bars, et tous les autres endroits où les musiciens se rendent pour travailler offrent une option non alcoolisée. D’ici là, je vais continuer à faufiler mes bières NA dans les bars afin d’y avoir encore plus de plaisir qu’auparavant.